Présentation

Rechercher

Derniers Commentaires

Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 19:44

Rien ne bougeait au matin lorsque les pâles oiseaux de nuit se sont tus pour laisser la place aux volatiles bouffis de plumes incandescentes, piaillant, s’accrochant sur les toits de la case en tôle, réveillant doucement les parents encore engorgés de sommeil, maman et papa qui ouvrent un œil, renâclent et finissent par se rendormir alors que la torpeur les accable, la chaleur s’infiltrant dans les draps déjà, touffeur moite se mélangeant sur la peau au commencement tandis qu’il faut se lever, ouvrir la baie vitrée et embuée pour aller comme je l’ai fais à la rencontre de ces êtres aux becs virulents, à l’œil vif et au duvet tacheté de soleil, s’affolant de leurs somptuosité affectée, battant de l’aile sur mon visage encore mou et ruisselant car la nuit avait été longue ; Lila ne m’écoutait plus vers 23h et moi je ne l’entendais plus parce que les rapaces diurnes hurlaient, griffaient nos tuniques de lin et cela avait duré plusieurs heures comme ça oui, elle avait fini par partir et moi j’ai dû aller me coucher, me retournant sans cesse dans le lit car je souffrais de la chaleur ; et maintenant que le vrai soleil atteint son zénith – le temps à encore passé depuis que j’ai tout dit à Lila– et que le macadam fait entendre sa sourde plainte en régurgitant les rares gouttes de pluie tombées dans l’année, je regarde ce léger crachin de matière qui s’évapore lentement dans l’atmosphère, se déposant sur les feuilles de l’arbre du voyageur, feuilles déployées vers les cieux brûlants comme les ailes des oiseaux de mauvaise augure, soudain des fragments doux, aériens, tombent sur mon épaule - ce sont en fait des plumes maculées d’un sang sirupeux, lâchées, envolées et brisées – et puis je lève les yeux vers ce bourreau implacable qu’est le soleil et j’ai du mal à respirer, même les oiseaux se sont faits tuer, même eux n’ont pas supportés un tel jaillissement de feu cuit et macramé polluant une nature qui était jadis dans l’unicité et dont la rédemption est à jamais perdue ; je devrais me sentir heureux de voir que ces oiseaux de malheur sont finalement morts dans la seconde mais tout me laisse sans voix, je pense un instant encore aux doux yeux de Lila, aux petites perles d’eau qui apprêtaient ses cils dans la sombre clarté du soir alors qu’elle me disait qu’elle partait au loin, qu’elle fuyait ce monde pour une nuit éternelle et sereine mais je ne l’entendais déjà plus, je  savais que je ne pouvais plus la retenir mais j’essayais tout de même, les oiseaux encore vivants à ce moment-là me lançaient des regards fous et avaient déjà une emprise terrible sur ma conscience, ancrant en moi une peur implacable qui avait déjà saisie Lila depuis plusieurs mois, (car oui nous ne pouvions rester caché indéfiniment dans nos maisons, le cauchemar de plume allait nous rattraper tôt ou tard, nous ne pourrions plus résister longtemps à l’attraction exquise de ces oiseaux fantastiques et mutants car la nuit ferait rage et nous engloutirait, nous engloutirait dans un tourbillon cotonneux et en même temps collant, collant de trop d’horreur, et de la souffrance de ces oiseaux vengeurs et vindicatifs), cette peur signifiait pour nous que c’était trop tard, et nous le savions tous les deux, seulement je ne voulais pas que Lila me quitte déjà – je me rends compte à présent que c’est bien ce qu’elle a fait, à l’heure qu’il est elle ne pourrait plus entendre mes supplications – sœur de cœur et sœur de fortune tu es partie alors qu’aujourd’hui tes craintes se sont envolées, elles sont toutes réduites en poussière luisantes et fondues, plus jamais elles ne hurleront à tes oreilles le long relent des damnés, plus jamais elles ne grifferont ton cœur déjà lacéré, je ne puis te rappeler avec dignité car je finirais comme elles, fruit d’un péché terni depuis longtemps, fruit d’une domination humaine inachevée, le soleil qui m’a vu naître va me reprendre et m’achever.

Par May
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 9 mars 2012 5 09 /03 /Mars /2012 16:30

Atelier d'écriture sur Eric Laurent, objectif : une phrase longue.

 

  pt13436.jpg Rien ne bougeait au matin lorsque les pâles oiseaux de nuit se sont tus  pour laisser la place aux volatiles bouffis de plumes incandescentes, piaillant, s’accrochant sur les toits des cases en tôle, réveillant doucement les habitants encore engorgés de sommeil, habitants qui ouvrent un œil, renâclent et finissent par se rendormir alors que la torpeur les accable, la chaleur s’infiltrant dans les draps déjà, touffeur moite se mélangeant sur la peau au commencement tandis qu’il faut se lever, ouvrir la baie vitrée et embuée pour aller à la rencontre de ces êtres aux becs virulents, à l’œil vif et au duvet tacheté de soleil, s’affolant de leurs somptuosité affectée, battant de l’aile sur les visages encore mous et ruisselants ; mais alors le vrai soleil atteint son zénith – il est déjà passé plusieurs heures – et le macadam fait entendre sa sourde plainte en régurgitant les rares gouttes de pluie tombées dans l’année, léger crachin de matière qui s’évapore lentement dans l’atmosphère, se déposant sur les feuilles de l’arbre du voyageur, feuilles déployées vers les cieux brûlants comme les ailes des oiseaux de mauvais augure, et enfin des fragments doux, aériens, tombent dans ma main tendue (ce sont en fait des plumes maculées d’un sang sirupeux, lâchées, envolées et brisées) alors que je lève les yeux vers ce bourreau implacable et j’ai du mal à respirer, même les oiseaux se sont faits tuer, même eux n’ont pas supportés un tel jaillissement de feu cuit et macramé polluant une nature qui était jadis dans l’unicité et dont la rédemption est à jamais perdue.

Par May - Publié dans : Fiction
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 8 mars 2012 4 08 /03 /Mars /2012 16:11

Tattoo_Temple_Joey_Pang_bobo_websq.jpg     Il était déjà 13h50 lorsque Rosie Carpe remarqua qu’elle avait oublié de mettre du vernis. Elle avait enlevé ses chaussettes, et là ça lui était apparu, les petits orteils d’un blanc laiteux, presque translucide. Ils étaient bien formés, bien alignés ses orteils, elle savait qu’elle avait de beaux pieds mais il était intolérable qu’on voie cette peau tendre et délicate avec des ongles pareils. Courts, mous, sans éclat, ses ongles la faisaient se sentir nue. Ce n’est pas tant l’érotisme latent que peut dégager un pied nu qui la rendait pudique, mais le caractère rugueux, agressif de ses ongles qui la rendaient presque masculine. Rosie saisit fébrilement son sac de sport et sortit une à une les affaires qu’il contenait, à la recherche du vernis mordoré. Elle installa son corps menu sur un des bancs en bois des vestiaires, se contorsionna pour appliquer méthodiquement les couches successives de vernis, écailles dorées et chatoyantes.
  Rosie prépares-toi vite.
  Marine se tenait là devant elle, longue, blonde, dans sa combinaison verte et or. Elle était déjà ruisselante, des gouttes d’eau lui parsemant la totalité de la chair, musclée, volumineuse, presque virile. Son imposante stature et sa position de chef de l’équipe ne parvenait pas à impressionner Rosie.  Marine semblait hésiter, avait dit cet ordre du bout des lèvres et regardait à peine Rosie. Celle-ci s’était immobilisée, le corps tendu, un vague sourire peint sur les lèvres rouges. Finalement Marine repartit.
  A peine le vernis appliqué et séché, Rosie se déshabilla. Elle enlevait sa robe et elle savait que les filles tout autour ne pouvaient pas détourner les yeux. Cet accord tacite des vestiaires ne tenait plus lorsque Rosie Carpe se dénudait. Ses longues mains se mouvaient sur son corps, il ondulait lorsque les vêtements tombaient un à un, comme des guenilles. Elle-même avait du mal à distinguer quoique ce soit lorsqu’elle touchait sa peau nue et froide, ses gestes étaient instinctifs, elle se mouvait plus qu’elle ne bougeait. Elle s’était toujours sentie mieux lorsqu’elle était nue. Elle aimait qu’on la regarde. Personne ne nierait l’attention sexuelle que le corps de Rosie provoquait, mais personne ne pouvait non plus expliquer pourquoi. On le regarde et il disparait, filant à travers les eaux de la piscine ou le trouble du soleil.
Elle enfilait déjà le maillot de l’équipe que les filles détournaient les yeux, retournant à leur torpeur angoissée. Des encouragements, de brèves embrassades entres elles, et Rosie se retrouvait au bord de la piscine, des applaudissements, le soleil vivifiant et pourtant apaisant…Une équipe oui, mais avec un membre désolidarisé, Rosie qui s’était tournée lentement vers les spectateurs, lançant son regard muet à qui veut l’accrocher. Ceux qui l’attrapaient cessaient d’applaudir et regardaient cette fille Chinoise ou Japonaise, peu importe, regardaient son corps frêle, petit et voluptueux, empreint d’une extrême grâce, comme s’il était continuellement en mouvement. A peine offrait-elle cette vision qu’elle la reprenait et filait entre les doigts, plongeant avec les autres dans les eaux de la piscine.
  Rosie n’avait pas peur de l’eau. Sa tête amphibie plongée dans la torpeur délicieusement froide de l’eau, elle en oubliait de respirer. Elle ne souffrait aucun effort à accomplir la chorégraphie que les autres mettaient des mois à mettre en place. Son aplomb fait peur, Rosie Carpe fait figure d’une des nageuses de natation synchronisées les plus douées de sa génération, si ce n’est la meilleure. Mais ils préfèrent se taire et ne lui donner aucun prix, la laisser avec son corps poisson. Ils parlent d’elle comme si finalement elle ne faisait pas partie des leurs, feignent l’indifférence face à sa beauté étonnante et à son talent. Rosie nageait à la perfection. Elle n’était jamais essoufflée, semblait presque paisible lorsque les autres barbotaient dans l’eau avec des gestes gourds et désaccordés. A présent, elle se posait des questions. Pourquoi n’attirait-elle pas l’attention des inspecteurs ? Elle avait l’impression d’être un mirage dans l’esprit des gens, personne ne s’accrochait jamais à elle, ils étaient trop ébahis et paralysés pour cela. Elle faisait pourtant des efforts considérables pour se mouvoir à la même vitesse qu’eux. Elle essayait même d’être maladroite. Mais apparemment cela ne marchait pas. Son corps ne servait qu’une seule cause et ne savait pas faire autrement.
  De temps en temps elle sortait la tête de l’eau, et voyait très distinctement le public. Elle ne se forçait pas comme les autres à sourire, ce n’était pas la peine, son regard captait tous les autres. Cela la faisait frissonner d’avoir autant d’emprise muette sur le monde. Sa peau sous l’eau prenait un éclat encore plus vif, qui était masqué cependant par le nylon du maillot. L’eau claire et fluide la caressait, l’enjoignait à la communion et au rituel. Cette danse mécanique qu’était la natation synchronisée l’enfermait plus qu’elle ne la libérait. Encore une fois elle se demanda ce qu’elle faisait là. Il fallait presque se forcer à faire des éclaboussures, à tomber lourdement dans l’eau, comme si elle ne nous portait pas.
  C’était le moment de son « solo », les autres devaient lui laisser la place, poisson solitaire et muet sous le ciel profond. Le monde se renversa en ondes liquides alors qu’une lourde averse rencontra l’eau chlorée de la piscine. Rosie Carpe avait l’impression de mieux voir maintenant que ses yeux n’étaient plus que mer torrentielle. Les doigts effilés de nageoire brassent l’eau plus vite, ce déluge commence à devenir lourd sur son corps, envie d’avaler pour se désaltérer ou se noyer.

  Cette saleté de flotte commençait à lui taper sur les nerfs.
  Jiasi Carpe jetait de nombreux coups d’œil aux maitres nageurs, espérant qu’ils arrêteraient la compétition. Il pourrait du coup rentrer plus tôt et ne pas rater le début de « Questions pour un champion ». Julien Lepers était beaucoup plus excitant que ce sport de femmes, lubie incompréhensible de sa fille et de sa femme. Elle a un tel talent Jiasi qu’elle disait l’autre, il faut en profiter, cela peut rapporter beaucoup d’argent tu sais. N’empêche qu’elle décrochait jamais la bouche la gamine, posait le fric sur la table et se barrait comme ça. Elle n’allait jamais bien loin oui, si on avait besoin d’elle on pouvait toujours la trouver à la piscine. Mais quand c’est pour faire à bouffer il n’y a plus personne, cette vile friture n’était bonne qu’à te regarder avec des yeux perçants et te filer entre les doigts, sans un mot. Ce n’était pas comme ça qu’il pensait l’avoir élevée. Aujourd’hui c’était qu’une petite putain en maillot.
  Et vlà les autres qui disent rien. Bien sûr ça les dérange pas ils sont déjà en slip. D’ailleurs il fallait plisser les yeux pour regarder cette fichue danse, le vent s’était levé et la piscine ressemblait plus à une mer déchainée qu’à autre chose. Elles ne semblaient pas trop s’en accommoder les gamines, accoudées déjà au rebord, ne bougeant plus trop. Jiasi réussit à distinguer sa fille au milieu de l’eau, ou plutôt à l’entrevoir, ayant replongé aussitôt. La rumeur de la foule courroucée par la pluie finit par se calmer et les gens semblaient se figer, sombres statuettes mouillées et fascinées. Jiasi les regardait tous, la bouche pendante, même Wee ne faisait plus attention à la pluie. Il reporta son regard blasé sur l’eau de la piscine et tenta d’apercevoir ce qui les abrutissait tant. Oui, de tant en tant il y avait Rosie, c’est sûr. On avait du mal à la voir, se retrouvant d’un bout à l’autre de la piscine en quelques secondes seulement. L’eau semblait la suivre d’ailleurs, comme un flux apprivoisé. Vraiment ridicule cette petite.
  La terre semblait trembler du déluge à présent, on ne s’entendait plus. Ce n’était pas tant la pluie tombant avec fracas qui faisait du bruit, mais le mouvement colérique de l’eau de la piscine. Tout cela était trop menaçant, pourquoi est-ce qu’on ne partait pas ?
  D’un coup quelque chose de long et fin sembla jaillir de l’eau, blanc et aveuglant, çà sortait des flots comme un poisson qu’on pêche à la ligne, se contorsionnant dans des mouvements brusques et effrayants, d’une beauté implacable pourtant. Carpe koï qui a su défier la marée, Rosie était nue, comme suspendue dans l’air tumultueux, trichant avec la gravité. Ce moment figé prit fin tout aussi vite, le poisson retomba lourdement sur le sol froid de la piscine, trempé d’eau mais sol de béton, ciment et terrible sècheresse. Jiasi se remit à respirer et se joignit au cri commun de la foule humaine. Sa fille gisait sur le macadam chloré, sur le ventre, sans maillot ni rien. De longues balafres parallèles striaient son corps de rouge, colorant la pluie au sol maintenant. De loin le père voyait sa fille les yeux fermés ouvrir la bouche, boire et boire encore l’eau qui tombait de ce ciel blanc cassé. Jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Il pensa simplement à ce moment là que Rosie n’avait jamais parue aussi immobile, aussi sereine enfin.

Par May - Publié dans : Fiction
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 20:22

Une variation sur Jean Marie Laclavetine, une tranche de vie prise au vol dans une tonalité humouristique.

 

  lampée de rhum pour dessoûler. Il s’était caché derrière le petit ficus mais une vieille l’a bousculé, il fait tout tomber sur sa veste Armani. 2500 dollars en l’air. Pas grave il s’en rachètera une autre à Paris. C’est avec une haleine de putois qu’il se dirige le long du quai, la démarche mal assurée et l’œil vif. Non pas par là, Nadia est plus loin. Il rebrousse chemin, ne prend pas la peine de se cacher pour boire, s’appuie sur l’épaule d’une contrôleuse SNCF, elle le repousse, met sa main devant son visage, il repart d’un air guilleret et aperçoit enfin le Macdo, tout petit, grouillant de voyageurs pressés qui se bousculent, rient gras et bouffent, de la graisse plein les doigts. Il tente de courir, se ravise avant de perdre l’équilibre, arrive au niveau de la queue, passe devant tout le monde, essuie des bourrades, des cris de mécontentement, des postillons, enfin il la voit. Auréolée d’une petit coiffe « Macdo plus » elle était sublime. Elle sourit à un client, encaisse quelques billets et ses yeux se posent sur lui. Sa petite bouche délicate se plisse, ses mâchoires se serrent et un petit pli se creuse entre les sourcils, oh les beaux sourcils. Il n’entend pas ce qu’elle lui dit, il ne la regarde pas se mettre les mains sur le visage dans un geste purement désespéré mais il la voit déjà sur la scène du Bar privé, dans sa petite robe noire, cette robe qui lui donne l’allure d’une muse… La robe d’une pute pourtant, achetée au Sexy Oh ! Rue des suppliciés. Peu lui importe, la première fois qu’il avait vue cette femme avec cette robe, Nadia, il savait que c’était elle.
  Elle lui avait demandé ce soir-là : « mais t’es qui toi ? », il avait répondu « moi je suis Jean Delacour ». Ses yeux pailletés s’étaient agrandis, une petite moue de charognard avait agitée sa frimousse et elle avait dit : «  Oh mais t’es célèbre mon chou ! ». Ouais il était célèbre. Grand auteur dont le moindre post-It griffonné valait le prix Goncourt. C’était une belle situation en somme. Un autre verre de vodka tonic pour fêter ça. Claquer son fric dans des soirées hype avec Frédéric Beigbeder, caresser du regard les femmes qui te tâtent les poches à la recherche de la MasterCard gold… La belle vie quoi on l’avait compris. Sauf que Nadia ce n’était pas un jouet comme les autres. Nadia, Nadia, Nadia… Ces cinq lettres étaient écrites partout dans son nouveau roman, composé du début jusqu’à la fin du sujet Nadia, du verbe Nadia et du complément Nadia.
  « Je ne crois pas Balzac ma Nadia, l’amour dans le mariage n’est pas une chimère ! Suis-moi et volons ensemble vers les amours perdus ! » Et elle rigolait, lui donnait de chastes baisers sur la joue et le sommait de commander d’autres cocktails. Cette soirée c’était un peu comme une lune de miel, la suite est un peu moins tendre, Nadia s’est lassée et elle se plaint de le voir presque tous les soirs, mais il l’aime, qu’est qu’il peut bien y faire.
   La veille il l’a demandé en mariage pour la treizième fois mais ce beau moment était légèrement entaché par le fait qu’il était en train de pisser dans un pot de fleurs, devant le Bar privé, tandis que les passants détournaient le regard, un peu dommage quoi. Il n’avait pas eu le temps de trouver les toilettes, désolé avait-il dit après le couplet sur l’amour éternel.
  « J’vais appeler les flics cette fois, j’en peux plus espèce d’obsédé » qu’elle dit à présent. Elle regarde autour d’elle, lui murmure encore de partir. Il voit une larme qui roule sur sa joue, des tics de fatigue agitent ses petites mains et ses doigts fins. Après un petit rot à peine contenu il s’appuie sur le comptoir et lui susurre: « Obsédé d’amour pour toi ma déesse, laisse moi lécher ton petit liquide lacrymal, source de jouvence inépuisable ». Il se hisse à présent sur le comptoir, contient un haut le cœur et tend sa main vers son cou délicat, sort la langue pâteuse, mais alors elle se met à crier, au lieu d’agripper son cou de cygne il empoigne son petit gilet noir, elle recule aussitôt, se débat mais il s’accroche, il l’a attrapé son oiseau de nuit, il bascule complètement, les quatre fers en l’air et il tombe lourdement de l’autre côté du comptoir, il ne l’a pas lâchée, le petit gilet divin est toujours entre ses doigts gourds, elle est aussi tombée sur le carrelage, oh elle est à ses côtés, ils vont enfin sceller une étreinte d’amour bien méritée. Mais déjà on l’agrippe, on le relève un peu trop vite, on le secoue, il ne voit plus grand-chose et à de plus en plus de mal à garder sa bouche fermée. La manière dont il se met à vomir sur le chef de service peut sembler un peu pitoyable, mais il l’a bien cherché celui-là ; tout le monde crie, même cette greluche de standardiste derrière son micro SNCF se permet d’hurler les horaires de train. Départ, arrivée… Il faudrait peut-être y aller.
  « Arrête de venir me voir tous les soirs et tous les matins, arrête de faire des allers retour Paris Marseille tous les jours juste pour ça, jamais on sera ensemble tu comprends pas ! » Oh oui Nadia, encore des mots d’amour. «Bon sang mais c’est quoi cette histoire Nadia, c’est qui ce type ?! » qu’il lui dit l’autre épouvantail plein de vomi. « Rien non rien chef »  « Ca me plait pas ça, et qu’est ce que tu fais le soir bon sang » « Rien je vous dis, c’est lui qui… » « Allez barre toi maintenant avec ton fiancé ». Nadia se fige, elle regarde tout autour d’elle et regarde son « fiancé ». Il est encore allongé sur le sol, sa gueule de bobo toute illuminée, lui aussi la regarde. Elle s’enfuit à l’arrière des cuisines empuanties, il la suit, fait tomber quelques étagères et quelques frites au passage, il la revoit ouvrir une porte, une autre, il courre maintenant et il la retrouve dehors, assise sur une des tables en bois du macdo, fumant nerveusement une clope, il décide enfin de s’essuyer la bouche et s’assoit sur un banc non loin d’elle. Elle l’a vu mais elle ne dit rien. Quelques secondes passent, juste le bruit du vent, puis il cherche sa flasque dans sa poche, la sort, ouvre le bouchon et laisse le liquide brunâtre s’écouler par terre, rien de plus ne se passe mais Nadia le regarde toujours. Il faudrait peut-être songer à attraper le train de 8h35, avant qu’elle n’appelle les flics pour de bon



Par May - Publié dans : Fiction
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 22:51

  Nouveau texte, un incipit à la façon Oster... avec de l'humour, quelque chose de plutôt banal, et un narrateur homodiégètique un peu "looser"

 

  Fabrice-Luchini.jpg Ca me faciliterait la vie des fois d’être un personnage. Un vrai, comme dans les livres. Je n’y peux rien si le verbiage visuel me plaît plus que la parole, la société, les gens… D’ailleurs je ne comprends pas la différence que le monde se permet de poser entre l’oralité et l’écrit. Pourquoi ne pas parler comme on écrit ? Pourquoi on devrait se forcer à babiller alors qu’on est capable de tellement mieux? Ca doit être mon petit côté romantique qui me pousse à dire ça. Je veux être Roméo sous le balcon de Juliette. Quel mal à ça ?
  L’autre jour j’expliquais ça encore à Jacques Henri. Ses petites lèvres pincées, son haussement d’épaules faussement neutre. Il est bibliothécaire il devrait comprendre lui, mais non. Rien ne justifie une telle lâcheté.
  On me fait souvent le reproche de parler comme au théâtre. On me compare alors à Fabrice Luchini. Seulement c’est un peu comme Didier Bourdon, dans le sketch des inconnus, qui est Alain mais de loin. Lui il a le droit mais pas moi. Pourtant je n’essaye pas de le copier. Je suis allé encore voir sur Youtube quelques morceaux de son one man show il y a quelques jours, il y parlait de Roland Barthes et de son énoooorme béret basque. Oui il prononçait bien le mot énorme de cette manière, le mot accompagnant le geste théâtral. Il traduit admirablement le mot par son corps. C’est moins beau qu’une lettre mais ça passe déjà mieux que s’il avait dit « c’est énorme » à la Castaldi. Mais moi encore une fois je n’ai pas le droit.
  Ca lui va bien à lui mais pas à toi.
  Pourquoi donc ?
  Tu as l’air bête. Tu n’as pas les yeux assez doux pour ça.
Je ne sais vraiment pas si j’ai les yeux aussi doux que ceux de Fabrice Luchini. Je ne sais pas non plus si lui aussi préfère les livres à la vie. Ce que je sais en tout cas c’est que j’ai moins d’argent que lui.
  Je vais quand même le voir ce soir, à ce fameux one man show. J’éviterais de trop parler aux gens, sinon ils croiront que j’essaye d’être son sosie, ils me feraient peut-être monter sur scène. J’attendais l’heure pour prendre le métro et je continuais à ruminer. Qu’est-ce qu’ils ont de tant ces yeux ? Je reprenais sur le coin de table la biographie que j’avais achetée le matin même, et lue dans la suite de la journée. Le mystère LUCHINI de Jean Dominique Brierre. Pour l’auteur aussi alors ces yeux sont un mystère. Sur la photo de couverture il était tourné de trois quarts, regardant quelque chose au loin, la bouche un peu pendante. Ce visage était à mes yeux plutôt mou, long, sillonné de multiples boursouflures de peau, banal en somme. La bouche ouverte n’évoquait nulle expression sinon celle de l’abrutissement. Les fameux yeux étaient grand ouverts, oui, bleus, boursouflés eux aussi si je puis dire. On y lisait un léger étonnement, une candeur dans ces beaux yeux globuleux. En fait mes connaissances avaient raison. Fabrice Luchini avait le droit d’exprimer la candeur et l’étonnement fulgurant du verbe, parce que ses yeux contredisaient sa face de basset artésien. C’était sûr, je ne pouvais pas rivaliser. Je ne savais pas si on pouvait faire une chirurgie esthétique des yeux, en tout cas cela devait couter cher.
  J’avais vraiment envie qu’on me laisse en paix pourtant. A défaut de ne pouvoir vivre convenablement dans une société structurée sans l’usage de la parole avec de vrais gens, il fallait qu’on m’écoute un peu plus que ça. J’ai longtemps été indifférent aux rires mais je commence à être lassé. Dans le métro il y a une affiche encore avec Luchini. Il envahit les écrans, les scènes de théâtre et maintenant le métro. Il avait décidemment une tête bien longue.
  Il y a des gens devant le palais des congrès. J’ai l’impression de sortir dans le grand monde, à la manière de Beigbeder, lui il aime les livres mais il aime bien sortir aussi. Enfin je crois. Je le vois souvent à la télé en train rigoler, de taper dans le dos de tout le monde. C’est étrange comme son écriture contredit cette danse nuptiale de la mondanité. Il doit se forcer, il a du décider d’incarner à fond le personnage de sa vie, peut-être une manière d’oublier ce grand pif qu’il n’aime pas. S’il venait ce soir il me verrait peut-être. Il serait accompagné de Louise Bourgoin, de Joey Starr et peut-être même de Laetitia Casta qui sait. Il me regarderait alors, me ferait un petit signe et s’arrêterait peut-être. Casta et Bourgoin poseraient le regard sur moi et détailleraient mon allure. Il poserait sa main avec sa rolex sur mon épaule et dirait : On est pareils mon pote. Il accentuerait sur le mot « pote » et me ferait un clin d’œil. Mon guide spirituel.
  Pourtant il n’est pas là. J’avance doucement vers l’entrée, regardant encore une autre affiche de l’homme aux beaux yeux sur une vitre du palais. Je donne mon billet à l’ouvreuse et suis obligé de dire bonjour. A la tonalité expressive et chantante de ma voix, elle réprime un sourire moqueur. Si on ne peut plus être poli de nos jours…
  Je m’assoie dans le fauteuil rouge avec précaution. Je regarde tout autour de moi avec méfiance et pose mon regard sur les gens. Ils ne sont pas seuls, ils parlent, ils font des gestes, ils se regardent. J’essaye de les envier mais je m’ennuie déjà. Peut-être que si c’était moi sur scène qu’on regardait et qu’on écoutait cela changerait complètement la donne. Que l’on rie non de mon phrasé mais de ce que je dis, de mes impressions sur Proust, de ma petite théorie sur Houellebecq. Je ne sais pas d’ailleurs si j’aimerais qu’on en rie. Oui les gens viennent là pour rire, mais moi, qu’est-ce que je ferais. Je continuerais stupidement à débiter mon phrasé et mes impressions. La différence fondamentale entre Luchini et moi, ou plutôt la deuxième grande différence fondamentale entre Luchini et moi, cela doit être que je ne veux pas faire semblant. La comédie ne m’intéresse pas, je ne vois pas son intérêt. Mais pourtant maintenant que j’y pense, Beigbeder aussi joue la comédie. Mon maître spirituel trouvé tout à l’heure au bras de Louise Bourgoin fait lui aussi semblant. Décidemment la société est une bien triste affaire.
  La lumière s’éteint. Ma voisine n’en finit pas d’en parler avec son autre voisin. Je sens qu’elle me jette des coups d’œil  curieux. Me connait-elle ? Je devrais éprouver de la honte mais je reste lassé.
  Luchini est là. Lui aussi il bouge, il parle. Comme à la télé mais peut-être en un peu mieux. Je dois lever la tête pour le voir, mais lui aussi lève la tête alors je ne vois pas très bien ses yeux globuleux. Il se rapproche et se poste sur le devant de la scène. Il baisse enfin sa tête d’oiseau et parcoure des yeux les visages du premier rang. Son regard rencontre inévitablement le mien. Il semble s’arrêter, me regarde encore. Je vois bien le bleu délavé de ses yeux. Des grands yeux ouverts, semblant fous, mais pourtant doux. Comment ne pas aimer cette bonne tête bravarde, l’expression chétive et hallucinée de ce long visage mou, qui vous regarde avec de bons gros yeux bleus. Je suis fasciné sans le vouloir, j’éprouve ce qu’éprouve Roméo quand il voit les beaux yeux de Juliette. Luchini le remarque, me fait monter sur scène et me demande comment je m’appelle. Je lui dis, avec mon phrasé habituel. Il me répond aussitôt et sur la scène se déroule un long dialogue autour du béret de Roland Barthes le Basque. Je suis heureux et j’aime ses beaux gros yeux. Oui cela aurait pu se passer comme ça mais il détourne le regard et s’adresse à ma voisine. Tout le monde rie.

Par May - Publié dans : Fiction
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés