Jeudi 8 mars 2012
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16:11
Il était déjà 13h50 lorsque Rosie Carpe remarqua qu’elle avait oublié de mettre du vernis. Elle avait enlevé ses chaussettes, et là ça lui était apparu, les petits orteils d’un blanc laiteux,
presque translucide. Ils étaient bien formés, bien alignés ses orteils, elle savait qu’elle avait de beaux pieds mais il était intolérable qu’on voie cette peau tendre et délicate avec des ongles
pareils. Courts, mous, sans éclat, ses ongles la faisaient se sentir nue. Ce n’est pas tant l’érotisme latent que peut dégager un pied nu qui la rendait pudique, mais le caractère rugueux,
agressif de ses ongles qui la rendaient presque masculine. Rosie saisit fébrilement son sac de sport et sortit une à une les affaires qu’il contenait, à la recherche du vernis mordoré. Elle
installa son corps menu sur un des bancs en bois des vestiaires, se contorsionna pour appliquer méthodiquement les couches successives de vernis, écailles dorées et chatoyantes.
Rosie prépares-toi vite.
Marine se tenait là devant elle, longue, blonde, dans sa combinaison verte et or. Elle était déjà ruisselante, des gouttes d’eau lui parsemant la totalité de la chair, musclée,
volumineuse, presque virile. Son imposante stature et sa position de chef de l’équipe ne parvenait pas à impressionner Rosie. Marine semblait hésiter, avait dit cet ordre du bout des lèvres
et regardait à peine Rosie. Celle-ci s’était immobilisée, le corps tendu, un vague sourire peint sur les lèvres rouges. Finalement Marine repartit.
A peine le vernis appliqué et séché, Rosie se déshabilla. Elle enlevait sa robe et elle savait que les filles tout autour ne pouvaient pas détourner les yeux. Cet accord tacite des
vestiaires ne tenait plus lorsque Rosie Carpe se dénudait. Ses longues mains se mouvaient sur son corps, il ondulait lorsque les vêtements tombaient un à un, comme des guenilles. Elle-même avait
du mal à distinguer quoique ce soit lorsqu’elle touchait sa peau nue et froide, ses gestes étaient instinctifs, elle se mouvait plus qu’elle ne bougeait. Elle s’était toujours sentie mieux
lorsqu’elle était nue. Elle aimait qu’on la regarde. Personne ne nierait l’attention sexuelle que le corps de Rosie provoquait, mais personne ne pouvait non plus expliquer pourquoi. On le regarde
et il disparait, filant à travers les eaux de la piscine ou le trouble du soleil.
Elle enfilait déjà le maillot de l’équipe que les filles détournaient les yeux, retournant à leur torpeur angoissée. Des encouragements, de brèves embrassades entres elles, et Rosie se retrouvait
au bord de la piscine, des applaudissements, le soleil vivifiant et pourtant apaisant…Une équipe oui, mais avec un membre désolidarisé, Rosie qui s’était tournée lentement vers les spectateurs,
lançant son regard muet à qui veut l’accrocher. Ceux qui l’attrapaient cessaient d’applaudir et regardaient cette fille Chinoise ou Japonaise, peu importe, regardaient son corps frêle, petit et
voluptueux, empreint d’une extrême grâce, comme s’il était continuellement en mouvement. A peine offrait-elle cette vision qu’elle la reprenait et filait entre les doigts, plongeant avec les
autres dans les eaux de la piscine.
Rosie n’avait pas peur de l’eau. Sa tête amphibie plongée dans la torpeur délicieusement froide de l’eau, elle en oubliait de respirer. Elle ne souffrait aucun effort à accomplir la
chorégraphie que les autres mettaient des mois à mettre en place. Son aplomb fait peur, Rosie Carpe fait figure d’une des nageuses de natation synchronisées les plus douées de sa génération, si
ce n’est la meilleure. Mais ils préfèrent se taire et ne lui donner aucun prix, la laisser avec son corps poisson. Ils parlent d’elle comme si finalement elle ne faisait pas partie des leurs,
feignent l’indifférence face à sa beauté étonnante et à son talent. Rosie nageait à la perfection. Elle n’était jamais essoufflée, semblait presque paisible lorsque les autres barbotaient dans
l’eau avec des gestes gourds et désaccordés. A présent, elle se posait des questions. Pourquoi n’attirait-elle pas l’attention des inspecteurs ? Elle avait l’impression d’être un mirage dans
l’esprit des gens, personne ne s’accrochait jamais à elle, ils étaient trop ébahis et paralysés pour cela. Elle faisait pourtant des efforts considérables pour se mouvoir à la même vitesse
qu’eux. Elle essayait même d’être maladroite. Mais apparemment cela ne marchait pas. Son corps ne servait qu’une seule cause et ne savait pas faire autrement.
De temps en temps elle sortait la tête de l’eau, et voyait très distinctement le public. Elle ne se forçait pas comme les autres à sourire, ce n’était pas la peine, son regard captait tous
les autres. Cela la faisait frissonner d’avoir autant d’emprise muette sur le monde. Sa peau sous l’eau prenait un éclat encore plus vif, qui était masqué cependant par le nylon du maillot. L’eau
claire et fluide la caressait, l’enjoignait à la communion et au rituel. Cette danse mécanique qu’était la natation synchronisée l’enfermait plus qu’elle ne la libérait. Encore une fois elle se
demanda ce qu’elle faisait là. Il fallait presque se forcer à faire des éclaboussures, à tomber lourdement dans l’eau, comme si elle ne nous portait pas.
C’était le moment de son « solo », les autres devaient lui laisser la place, poisson solitaire et muet sous le ciel profond. Le monde se renversa en ondes liquides alors qu’une lourde
averse rencontra l’eau chlorée de la piscine. Rosie Carpe avait l’impression de mieux voir maintenant que ses yeux n’étaient plus que mer torrentielle. Les doigts effilés de nageoire brassent
l’eau plus vite, ce déluge commence à devenir lourd sur son corps, envie d’avaler pour se désaltérer ou se noyer.
Cette saleté de flotte commençait à lui taper sur les nerfs.
Jiasi Carpe jetait de nombreux coups d’œil aux maitres nageurs, espérant qu’ils arrêteraient la compétition. Il pourrait du coup rentrer plus tôt et ne pas rater le début de « Questions
pour un champion ». Julien Lepers était beaucoup plus excitant que ce sport de femmes, lubie incompréhensible de sa fille et de sa femme. Elle a un tel talent Jiasi qu’elle disait l’autre, il
faut en profiter, cela peut rapporter beaucoup d’argent tu sais. N’empêche qu’elle décrochait jamais la bouche la gamine, posait le fric sur la table et se barrait comme ça. Elle n’allait jamais
bien loin oui, si on avait besoin d’elle on pouvait toujours la trouver à la piscine. Mais quand c’est pour faire à bouffer il n’y a plus personne, cette vile friture n’était bonne qu’à te
regarder avec des yeux perçants et te filer entre les doigts, sans un mot. Ce n’était pas comme ça qu’il pensait l’avoir élevée. Aujourd’hui c’était qu’une petite putain en maillot.
Et vlà les autres qui disent rien. Bien sûr ça les dérange pas ils sont déjà en slip. D’ailleurs il fallait plisser les yeux pour regarder cette fichue danse, le vent s’était levé et la
piscine ressemblait plus à une mer déchainée qu’à autre chose. Elles ne semblaient pas trop s’en accommoder les gamines, accoudées déjà au rebord, ne bougeant plus trop. Jiasi réussit à
distinguer sa fille au milieu de l’eau, ou plutôt à l’entrevoir, ayant replongé aussitôt. La rumeur de la foule courroucée par la pluie finit par se calmer et les gens semblaient se figer,
sombres statuettes mouillées et fascinées. Jiasi les regardait tous, la bouche pendante, même Wee ne faisait plus attention à la pluie. Il reporta son regard blasé sur l’eau de la piscine et
tenta d’apercevoir ce qui les abrutissait tant. Oui, de tant en tant il y avait Rosie, c’est sûr. On avait du mal à la voir, se retrouvant d’un bout à l’autre de la piscine en quelques secondes
seulement. L’eau semblait la suivre d’ailleurs, comme un flux apprivoisé. Vraiment ridicule cette petite.
La terre semblait trembler du déluge à présent, on ne s’entendait plus. Ce n’était pas tant la pluie tombant avec fracas qui faisait du bruit, mais le mouvement colérique de l’eau de la
piscine. Tout cela était trop menaçant, pourquoi est-ce qu’on ne partait pas ?
D’un coup quelque chose de long et fin sembla jaillir de l’eau, blanc et aveuglant, çà sortait des flots comme un poisson qu’on pêche à la ligne, se contorsionnant dans des mouvements
brusques et effrayants, d’une beauté implacable pourtant. Carpe koï qui a su défier la marée, Rosie était nue, comme suspendue dans l’air tumultueux, trichant avec la gravité. Ce moment figé prit
fin tout aussi vite, le poisson retomba lourdement sur le sol froid de la piscine, trempé d’eau mais sol de béton, ciment et terrible sècheresse. Jiasi se remit à respirer et se joignit au cri
commun de la foule humaine. Sa fille gisait sur le macadam chloré, sur le ventre, sans maillot ni rien. De longues balafres parallèles striaient son corps de rouge, colorant la pluie au sol
maintenant. De loin le père voyait sa fille les yeux fermés ouvrir la bouche, boire et boire encore l’eau qui tombait de ce ciel blanc cassé. Jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Il pensa simplement
à ce moment là que Rosie n’avait jamais parue aussi immobile, aussi sereine enfin.
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